Proposition n°11

Sensibiliser le grand public à l’intérêt d’un logement adapté à un prix abordable

L’intérêt de l’adaptation du domicile, tant en termes de prévention des risques que de maîtrise des dépenses publiques apparaît de façon simple.

90% des personnes qui vieillissent expriment vouloir rester à leur domicile, et le font effectivement. Qu’en est-il cependant de leur perception et de leur acceptation des aménagements qui leur sont proposés ?

Si les bénéfices attendus sont objectivables, diminution des risques de chute, facilitation des actes de la vie quotidienne, du travail des aidants, amélioration du confort…, sont-ils pour autant perçus comme tels par les intéressés ?

Quand un professionnel préconise des aménagements, le domicile, espace de sécurité, de protection de l’intimité et de l’identité, se voit menacé par des changements introduits de l’extérieur selon des critères techniques et « rationnels » qui lui sont étrangers.

C’est pourquoi la modification de l’habitat est souvent un enjeu de négociation.

Pour être acceptées et acceptables, les adaptations doivent au minimum être sécurisantes et respectueuses de l’intimité. Elles doivent permettre à la personne de garder une maîtrise, même modeste de son environnement, préserver les liens sociaux et, dans la mesure du possible, s’intégrer comme objets « ordinaires ».

Or, bien souvent, elles sont perçues comme « l’importation de l’hôpital à la maison ».

Les aménagements codés « vieillesse » et « dépendance » entrent en conflit avec la volonté de la personne de se maintenir à distance de « l’être vieux » dont l’image est dévalorisée dans l’opinion publique.

La barre d’appui, équipement du logement le plus fréquemment cité dans les entretiens, focalise ces réticences et réactions émotionnelles.

Ainsi, l’image médiatique de la vieillesse influe sur la perception que les personnes âgées ont d’elles-mêmes et de ce qui est désirable ou non.

Entre jeunisme ambiant, représentations de seniors florissants dans la publicité, préoccupation des retraites et peur de la grande dépendance, la perception sereine du vieillissement a peu de place. Pourtant, c’est un processus naturel, progressif, qui s’apprécie dans les multiples petites négociations du quotidien entre soi-même et son environnement.

Le changement des codes de la vieillesse dans l’opinion publique conditionne ainsi largement le succès de l’approche préventive.

Un nouveau discours, une nouvelle sémantique sont à inventer. Donnons à voir qu’une salle de bain adaptée, c’est moderne !

Une telle évolution est possible, comme le démontre le parcours de la salle de bain américaine mis en évidence par Monique Eleb.

Dans l’un de ses ouvrages, elle décrit la désapprobation publique de la salle de bain américaine, perçue comme impudique et hygiéniste, comme le reflet de l’hôpital lors de son arrivée en France au début du siècle dernier.

A voir la belle carrière des salles de bain due aussi aux talents des designers, on peut naturellement imaginer que l’apport du design pour les équipements d’adaptation permet d’espérer changer les représentations. Salles de bains avec douche à l’italienne (sans seuil), robinet mitigeur… fleurissent dans tous les magazines.

Outre réduire la consommation d’eau, ces aménagements permettent aussi une utilisation plus confortable pour des mains atteintes d’arthrose ou pour celles pleines de shampooing.

Les relais de sensibilisation et d’information grand public

Différentes démarches de sensibilisation des publics âgés à l’intérêt d’adapter le logement en prévention ont été développées précédemment : le projet SADEER1, les stages de préparation à la retraite organisés par les caisses de retraite complémentaire qui intègrent de plus en plus un volet habitat, etc.

Nous nous centrerons ici sur les relais grand public qui touchent une cible plus large.

Certains programmes de télévision sur la décoration abordent le sujet de l’accessibilité.

Une émission de M6Déco a notamment porté sur l’aménagement du domicile d’une jeune fille en fauteuil roulant à la suite d’un accident.

Certes, les aménagements proposés ne sont pas directement reproductibles pour des raisons budgétaires notamment. Pour autant, ce type de présentation a le mérite de porter auprès du grand public un sujet encore trop marginalisé et de proposer une esthétique attractive et partagée par les jeunes générations.

La démarche peut aisément être transposée à l’adaptation du logement au vieillissement, particulièrement quand les aménagements prévus s’inscrivent dans le souci du « design pour tous », c’est-à-dire conçus pour être attractifs et convenir à tous les âges : des portes larges facilitant les déplacements de meubles ou l’accès les bras chargés, une sonnette doublée d’un signal visuel, pratique aussi pour un adolescent avec un casque audio, des couleurs contrastées de seuils de porte qui plaisent aux petits-enfants…

Pourquoi le thème de la décoration ?

Il permet d’aborder en douceur la question de l’amélioration de son intérieur comme le souligne Cendrine Dominguez2. Il ouvre le dialogue sur la manière dont on a envie de vivre chez soi, sur le plaisir d’habiter.

Par ce biais, l’adaptation devient le moyen d’augmenter le confort et le plaisir d’habiter, d’inclure dans son intérieur des éléments de modernité à partager avec ses petits-enfants.

Plusieurs expériences ont été menées par la présentatrice pour travailler le confort d’habiter dans des lieux qui, a priori, n’appellent pas cette association : un hôpital et un centre d’hébergement d’urgence.

Les résultats ont été positifs. Le travail sur le confort d’habiter par le visuel du décor a permis de replacer la personne « au centre » et de recréer un sentiment de familiarité, si lié au domicile.

Autre relais puissant vers le grand public et qui sort des sentiers battus : les chaînes de magasins spécialisés en bricolage et décoration.

Leroy Merlin, leader du secteur, a construit une démarche intégrée d’entreprise à l’égard de ce marché.

Le groupe s’est doté d’un « département de recherche », Leroy Merlin Source, qui rassemble un groupe d’experts de l’habitat, du « dur » (le bâti) au « mou » (les intervenants à domicile etc.) pour enrichir les savoirs des équipes.

Les magasins ont également la possibilité d’orienter certains clients, personnes âgées, pour des raisons financières ou de complexité technique, vers la Fondation du Groupe, qui apporte une aide individuelle technique et financière sur le dossier.

Ces savoirs nourrissent enfin les supports éditoriaux de la marque et sa commercialisation grand public3.

Ces considérations invitent à penser l’adaptation du domicile comme partie intégrante du projet de vie.

Les publics visés par ces illustrations médiatiques ne sont pas les plus modestes. Cependant ils contribuent à faire évoluer l’opinion publique et à revaloriser le champ de l’adaptation comme « moderne » et abordable.

Parallèlement à cette sensibilisation médiatique d’initiative privée, dont nous observons le développement, il est utile de mettre en place un portail d’accès dédié qui regroupe une information complète, lisible et accessible à tous sur le sujet de l’adaptation du domicile.

Proposition :

Créer un site Internet public sur le thème de l’adaptation du domicile qui :

  • sensibilise au rôle de prévention de l’habitat,
  • valorise les innovations et les bonnes pratiques des professionnels (en proposant notamment des exemples visuels de réalisations réussies),
  • et répertorie les dispositifs d’aide et les acteurs pour une meilleure orientation des personnes et de leur entourage.

Susciter l’intérêt des industriels

Changer les perceptions, infléchir la demande, implique aussi de développer une offre correspondante, c’est-à-dire les compétences par le biais d’un label professionnel, et les produits par le biais du design.

Dans une consultation européenne de 20094 il ressort que le design est un outil qui peut être mis au service d’une innovation socialement responsable (design for all) et écologiquement durable (ecodesign) et d’une meilleure qualité de vie.

Il représente un intérêt de marché et de compétitivité répertorié pour les PME européennes.

Le design des objets et des équipements contribuera à atténuer les réticences des personnes âgées en créant une nouvelle esthétique, plus proche du domicile et différente de l’univers hospitalier : jeu sur les couleurs, les formes, dans le respect des objectifs de sécurité, et surtout de la maîtrise des coûts, essentielle pour les populations modestes.

Proposition :

Encourager l’innovation dans le domaine des petits équipements d’adaptation du domicile dans un esprit de confort et d’esthétique partagés.

Le designer Patrick Jouin5 a marqué un intérêt pour cette démarche. La réflexion doit se poursuivre autour du cadre approprié pour soutenir cette innovation.

La Direction Générale de la Compétitivité, de l’Industrie et des Services (DGCIS) du Ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi, sollicitée à ce sujet, indique que très peu d’aides aujourd’hui sont disponibles pour l’innovation non-technologique car elle n’est pas prévue dans les textes européens qui encadrent les dispositifs des aides aux entreprises. Une évolution pourrait avoir lieu dans le cadre du futur plan européen de recherche et d’innovation.

Si les aides sont réservées pour le moment à l’innovation technologique à l’instar du crédit d’impôt-recherche, des dispositifs plus ponctuels existent pour l’innovation non-technologique.

Un appel à projets lancé le 19 mai 2010 par la DGCIS vise à susciter des projets collectifs autour de l’évolution des produits et services pour répondre aux besoins croissants du marché des seniors.

Un autre appel à projets sur l’innovation, la création et le design devrait également être lancé en fin d’année 2010, mettant en valeur l’apport de l’innovation non-technologique pour répondre à de nouveaux besoins.

Ces appels à projets peuvent être l’occasion de réaliser un cahier de propositions de « nouveau design » et de nouveaux usages pour un petit nombre d’objets ou d’équipements du quotidien qui facilitent la mobilité, la sécurité ou le confort de vie des personnes âgées à leur domicile, voire la réalisation de prototypes testés par des usagers.

Solliciter le concours d’écoles de design est par ailleurs intéressant pour sensibiliser les jeunes générations de designers à cette problématique.

Abondamment décrite dans le premier rapport, l’innovation à l’échelle d’équipements plus grands (salle de bain, cuisine…) et du logement est aussi en marche.

La diffusion n’est cependant pas encore massive parce que le prix est élevé.

Le parc public est le relais pertinent pour le déploiement de l’innovation dans un « marché » de près de 4 millions de logements.

En effet, la conception des logements n’a pas encore évolué à la mesure des bouleversements des modes de vie : augmentation de l’espérance de vie, familles monoparentales, pratique plus fréquente de la cohabitation…

Ce retard s’observe notamment en comparaison avec d’autres pays européens comme la Suède ou le Danemark.

Pour Li Edelkoort6, l’innovation en matière d’aménagement intérieur tiendra beaucoup à la flexibilité dans l’usage des pièces qui évolueront en fonction de la vie, des besoins, de l’âge.

Quelle place pour les NTIC ?

Le sondage OpinionWay pour la Fondation Le Temps des Villes7 révèle que les gérontotechnologies sont encore peu connues des Français : 73% s’estiment mal informés.

Leur coût (à 96%) et la complexité d’apprentissage (à 34%) sont les deux principaux freins à l’achat et à l’utilisation de ces technologies.

Le CREDOC8 estime que seuls 21% des plus de 70 ans et 62% des 60-69 ans sont équipés d’un ordinateur à domicile contre 74% pour la population totale9.

Au-delà de l’aide technique que les gérontotechnologies représentent, elles ne peuvent se substituer au lien social direct. Rien ne remplace la visite de l’aide à domicile ou de l’entourage, ne serait-ce que parce qu’elle crée une attente et un point de repère dans la journée.

Le rappel de ces freins culturels, générationnels et de ressources est nécessaire pour poser le contexte dans lequel peut s’inscrire le développement des technologies au service du maintien à domicile.

Stimulée au niveau européen par le projet « Ambient Assisted Living », la mutualisation des recherches dans ce domaine doit s’appuyer sur une expertise d’utilité afin de s’assurer que les produits de la recherche répondent aux besoins sociaux et sont accessibles au plus grand nombre. Ceci est repris dans la proposition n°12 portant sur la création d’une plateforme européenne.

En termes de faisabilité, il a été évoqué lors des auditions l’idée d’un « kit numérique » démontable, convenant à un logement neuf ou existant. Cette solution permet d’éviter l’immobilisation financière d’un coût important d’équipements qui deviennent assez rapidement obsolètes.

Le développement des services à la personne, notamment dans les domaines de l’« e-santé » et du maintien à domicile, sera enfin conditionné par la disponibilité d’infrastructures Très Haut Débit, mais aussi par l’accès des opérateurs de services à une partie de la bande passante.

Le Département développement numérique des territoires de la Caisse des Dépôts préconise une intervention de l’ARCEP10 pour obliger les opérateurs d’infrastructures à offrir aux opérateurs de services, un accès ouvert et non discriminatoire à des ressources de bande passante sur fibre optique à des tarifs compatibles avec la fragilité des populations ciblées.

1 Initié par Réunica en partenariat avec l’ADERE.

2 Présentatrice de l’émission Téva Déco.

3 Le spot « Du côté de chez vous » diffusé sur TF1 est le plus connu.

4 Commission Staff Working Document “Design as a driver of user-centred innovation” (SEC(2009)501 final)

5 PatrickJouinID – designer français – du 17 février au 24 mai 2010, le Centre Pompidou lui consacre une exposition « La Substance du design ».

6 Designer néerlandaise et « détecteuse de tendances ».

7 Op. cit.

8 CREDOC : Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie.

9 « Pour les seniors, Internet est encore compliqué » – Le Monde, 24 février 2010.

10ARCEP : Autorité de Régulation des Communications Electroniques et des Postes.

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