Henry Laurens, historien du monde arabe et professeur au Collège de France, appelle à la prudence face à l’islam.
Propos recueillis par Catherine Golliau
Henry Laurens, Le Point : En tant que spécialiste du monde musulman, comment jugez-vous le débat sur l’identité ?
Henry Laurens : Nous sommes face à un changement de définition de l’espace public. Au lendemain de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905, le Conseil d’Etat a autorisé les catholiques à organiser des processions dans la rue, considérée comme un espace partagé, mais a interdit les crucifix dans les tribunaux, espace régalien, celui de l’Etat. Aujourd’hui, nous avons tendance à confondre espace public et espace partagé. L’Etat a le droit d’interdire à une jeune fille de porter un voile dans un lycée, car c’est un espace régalien. Mais dans la rue, dans les cafés, des espaces partagés, il ne peut évidemment en être de même.
Mais les minarets ?
La règle est que nous les acceptons comme symbole religieux, mais qu’en soit interdite la fonction : l’appel public à la prière.
Mais les cloches des églises sonnent. L’acceptez-vous parce la France est de culture chrétienne ?
Les cloches ont été laïcisées depuis qu’elles servent à marquer l’heure légale. Quant à l’Histoire, « elle n’est pas notre code », a dit le révolutionnaire Rabaut-Saint-Etienne lors des débats de la Constituante : elle ne doit pas guider notre conduite. La notion de « racines chrétiennes de l’Europe » n’est qu’une création récente : pour les Lumières, nous étions les descendants de Rome et de la Grèce. Pour Condorcet, le mouvement de l’Histoire était celui de la libération de la religion. Il aurait été absurde pour les pères fondateurs de la IIIe république de faire référence au christianisme ! Reconnaître la généalogie judéo-chrétienne de l’Europe est certes essentielle pour lutter contre l’antisémitisme implicite du christianisme, mais, comme toute généalogie, elle est par ailleurs exclusive. En l’adoptant, on fait passer à la trappe l’importance du couple Grèce-Rome, fondamental pour la conception de la République française. Et les musulmans ne s’y sont pas trompés : ils nous ont accusés de vouloir les exclure. La culture islamique s’est nourrie en effet de sources grecques.
Faut-il pourtant voir en l’Islam le seul transmetteur à l’Occident des textes antiques, comme certains le soutiennent ?
Il faut se méfier d’une vision finaliste de l’Islam dont on ferait un transmetteur de civilisation pour l’Europe. Ce serait conditionner la pensée islamique en fonction de la pensée européenne. En fait, l’Europe s’est inspirée de certains contenus intellectuels venus de l’Islam, comme les commentaires d’Averroès sur Aristote. Mais les Arabes ne les ont pas produits pour nous…
Mais comment expliquer le décalage culturel entre l’Occident et l’Islam en tant que civilisations productrices de savoir ?
La pensée s’exprime en fonction de ses modes de production. Il est légitime de comparer les pensées médiévales islamique et européenne, car elles s’expriment dans le même type de support, le manuscrit. A partir du XVe siècle, quand l’Europe passe à l’imprimerie, on n’est plus dans le même univers mental ni dans le même rythme d’accumulation des connaissances. Ainsi, l’Europe commence à imprimer des livres en arabe dès le XVIIe siècle, mais les mêmes ne le seront dans l’Empire ottoman que deux siècles plus tard. L’Islam est resté jusqu’à la fin du XVIIIe siècle dans une culture du manuscrit. Seuls sont recopiés les textes considérés comme importants et le savoir est réservé à une élite. L’Islam chiite va continuer à produire de grands penseurs, notamment du XVIe au XVIIIe siècle, mais, du fait de cette culture du manuscrit, ils sont peu connus. Même si des orientalistes les ont étudiés, ils ne font pas partie de notre généalogie intellectuelle.
Ce retard technique explique-t-il l’absence d’une véritable lecture critique des textes religieux ?
D’une certaine manière, oui. L’imprimé, parce qu’il permet la production de masse, favorise la comparaison et la critique. Au début du XXe siècle, durant ses études à Qom, en Iran, le futur imam Khomeyni s’imprégnera de la lecture des néo-platoniciens grecs, en particulier le pseudo-Aristote : des textes dont l’Occident savait depuis des lustres qu’ils avaient été faussement attribués à Aristote… Les Iraniens utilisaient une tradition manuscrite qui ignorait les travaux européens depuis la Renaissance.
Pourtant, au XIXe siècle, et principalement en Egypte, l’Islam a connu une véritable révolution intellectuelle avec la « Nahda », la « renaissance », ce mouvement réformateur qui suit la conquête coloniale…
C’est alors justement que la société islamique bascule dans l’imprimé. On redécouvre le patrimoine intellectuel, on imprime les grands classiques, Averroès, Avicenne, Ibn Arabi… On adapte les acquis de la culture européenne en fonction de l’héritage intellectuel musulman. Mais c’est aussi à partir de là que certains veulent réformer l’islam pour revenir à l’esprit des anciens, et non à la lettre. Ce mouvement dit salafiste va s’inspirer du modèle de la réforme protestante.
Pourquoi ?
Le protestantisme est plus proche de l’islam que le catholicisme. Au XVIe, d’ailleurs, les catholiques traitent le protestantisme de « turco-calvinismus », du fait de son iconophobie. L’une et l’autre ne croient pas en la sacralité des prêtres : le pasteur comme l’ouléma n’est qu’un maître en science religieuse. Ils ont aussi une approche très libérale de l’argent et n’ont rien contre le commerce. Il faut se réaliser sur terre. Des études montrent ainsi que les téléprédicateurs égyptiens ne sont pas très différents des téléprédicateurs protestants américains.
Et avec les nouveaux médias les musulmans peuvent aussi se passer des exégètes…
Oui, chacun peut prendre un Coran et dire ce qu’il veut. Mais les médias de masse sont arrivés en Islam dans des pays où beaucoup étaient encore peu ou pas alphabétisés : l’exégèse a décliné et l’approche littéraliste, brute de décoffrage, s’est développée. Un musulman « littéraliste » comme un islamophobe peuvent avoir la même approche. L’un justifiera la guerre sainte au nom du Coran, l’autre rejettera l’islam à cause d’elle…
Péché d’ignorance…
De fait, on connaît mieux en France l’islam que le christianisme. Le niveau de culture chrétienne de l’étudiant standard en France est quasi nul, de sorte que notre patrimoine occidental n’est plus lisible. C’est d’ailleurs cela qui nous gêne dans l’islam : il existe ! Les Européens qui ont l’impression d’avoir rendu la religion inoffensive ont face à eux un islam qu’ils ressentent comme étant encore à l’état sauvage.
Le traitement de la femme n’incite pas à parler de civilisation…
Le champ de bataille religieux est toujours le corps féminin. Si l’Occident peut se permettre de dévoiler ses femmes, c’est parce qu’elles ont justement domestiqué la religion. Si les bonnes catholiques vont à la messe, elles n’admettent pas que le pape leur interdise l’usage de la pilule. Mais, en Islam, les premières à défendre le voile, ce sont généralement les filles. Il existe une relation complexe au niveau anthropologique entre le religieux et le féminin. Le judaïsme orthodoxe a ainsi le même rapport à la femme que l’islam orthodoxe, et rappelez-vous Tartuffe…
Vous relativisez beaucoup…
C’est essentiel. Le discours sur l’islam est confus, parce que sa réalité est complexe. Pour les religieux et les autorités administratives, il n’est qu’un Islam, unique partout dans le monde, mais il existe une différence considérable entre un musulman arabe, africain ou européen. On ne peut réduire les sociétés musulmanes à l’islamisme politique qui s’est développé depuis la révolution iranienne de 1979. Des djihadistes façon Ben Laden sont des nihilistes dont le niveau de culture islamique est à peu près égal à zéro. Il faut relativiser. Dans les années 70, mes maîtres croyaient dur comme fer que le croyant cédait la place au citoyen. Et est arrivée la révolution islamique ! Ne faisons pas la même erreur en voyant définitivement des islamistes partout.